Vous êtes ici :   Accueil    Découvrir   L'analphabêta   La bibliothécaire du mois
La bibliothécaire du mois Imprimer Envoyer

PatrickDenieul

LaBibliothecaireDuMois

L'annonce paraissait alléchante : « Empruntez une liseuse ».
Une liseuse. Waouh...
Je croyais qu'on disait « lectrice », mais bon.
Ok, une liseuse. Je jette un coup d'oeil sur le comptoir de prêt, quelques flyers qui traînent avec la bibliothécaire du mois sur la couverture.

 


J'aime bien celle d'avril-mai-juin. Elle a l'air d'avoir du retard de lectures à rattraper, vu la tonne de bouquins balancée près d'elle. « Op-Center » de Tom Clancy, « Petite visite aux cannibales » de Richard Bausch, que des auteurs passionnants. A moitié vautrée dans les ronces, le vent lui rabat les cheveux dans la figure. Pas très pratique pour lire. Mais c'est tout de même plus sauvage que celle de janvier-février-mars qui s'asseyait sur des bouquins avec des bottes de caoutchouc menthe à l'eau pour clamer de la poésie en sirotant sa tisane dans une tasse rouge sang. Et tout ça, en plein nature, un champ herbeux, près d'une forêt inquiétante. Peut-être que la suivante, celle de septembre-octobre-novembre, elle y sera, dans la forêt. Nichée dans les arbres ou sous une flopée de feuilles mortes dont elle scrutera les nervures avec nervosité, comme autant de lignes indéchiffrables dans le livre étrange de la nature.


 Bref, je m'approche du comptoir de prêt, je questionne pour la liseuse, on me répond : « pooouuuh ! Un mois d'attente, au bas mot ! ». Un mois ? Mais j'avais prévu de partir avec elle en vacances, je réponds, frustré !


 C'est vrai, quoi, les vacances, c'est sacré pour la lecture. C'est même la norme sur la plage. De la crème solaire, un drap de bain, un string, un livre. Si possible un polar. Exit Wittgenstein. Au revoir Michel Foucault. Bon, la bibliothécaire d'avril-mai-juin, c'est sûr, elle a l'air plus branché ronces que sable, mais ce n'est pas un problème, je suis un gars arrangeant. On fera un mix mer-montagne. Et puis, j'avoue, son côté « bûcheronne » me fait triper. C'est la chemise à carreaux qui fait la différence. On sent tout de suite que la bibliothécaire d'avril-mai-juin, elle est moins fleur bleue que celle de septembre-octobre-novembre de l'an dernier, avec sa longue robe légère qui voletait sur des dizaines de bouquins jetés dans l'herbe et la bouse de vache. Fleur bleue et pas soigneuse. Tss, tss... Pour moi, cette photo, c'était un appel au secours. « J'en ai marre de dormir dans les bois, avec mes livres ! ». Affligeant. C'est peut-être ça, leur problème, à ces jeunes femmes du programme des animations, elles sont SDF, elles dorment où elles peuvent, dans un champ, sur un tapis de lierres et d'orties, voilà pourquoi on les emprunte, ces liseuses sauvageonnes ! On les héberge, on les bichonne, et après, elles peuvent s'épanouir, vivre enfin, rattraper leur retard de lectures. De toute manière, où qu'on soit, dans la vie, on a toujours une bibliothèque de retard.


 Donc, j'étais là, à me questionner. Un mois. Ça nous amenait début août. Pas évident, mais faisable.


 Je me suis inscrit sur la liste d'attente. Dans l'intervalle, je me consolerai avec des guides de voyages. Paraît qu'elles ne sont pas farouches, toujours dans les bons plans pratiques, les itinéraires décalés. Ah, les sacs-surprises. J'oubliais les sacs-surprises. Peut-être que cette année, comme dans les yaourts aux fruits, il y aura de vrais morceaux de lectrices dedans ? Ah oui, c'est vrai, pardon, on dit « liseuse », pas « lectrice ! ». Je suis confus, je confonds tout !