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     En sortant de la médiathèque, l'autre jour, les bras lestés par des sacs de bouquins, je traverse le parc avec ma fille et je vois trois gamins sur un banc, assis côte à côte, chacun en train de contempler un livre. « Ah », je pense, « ça fait plaisir de voir les jeunes générations à l'ouvrage ! ». Seulement, ils ne feuillettent pas les pages, ils ne les cornent même pas : ils fixent juste la couverture, comme en transe.

     Plus je m'approche, et puis je m'aperçois qu'en fait, c'est le même livre qu'ils ont en main, mais dans différentes versions commerciales. Un relié tout cuir, un autre en poche, le troisième en édition club.
     Marrant, ça. Alors comme, moi aussi, je suis un marrant, je m'approche et je leur lance :
- Hé, les gars, vous lisez quoi ? 
     Les gamins relèvent la tête et me sondent du regard, d'un œil de tueur décérébré. Finalement, l'un des trois grogne, comme s'il découvrait seulement ce qu'il tient entre ses doigts, comme s'il n'en avait jamais vu un seul de sa vie :
- Un livre.
- Oui, mais de qui ?
     Alors, aussitôt, je les vois qui hurlent au blasphème, qui s'écharpent, se tabassent, et je comprends tout de suite que c'est ça qui les tracassait tout à l'heure : un même livre, mais avec trois noms d'auteurs différents. Je les sépare et leur explique bien posément que c'est comme avec Fernando Pessoa, l'écrivain portugais bien connu, juste une question d'hétéronymes.
- hétéro-quoi ? C'est un truc « sessuel », hein, c'est ça ?
- Pas du tout, je précise, « hé-té-ro-nyme », ça signifie « plusieurs noms pour une même personne ». Votre auteur, là, c'est un seul et même type, qui a dû prendre des identités différentes... Pour protéger sa vie privée, je suppose...
- Pour se protéger de qui ? Me demande d'un froncement de sourcils soupçonneux un des trois gosses.
- Eh ben, des conn... des idiots, je rectifie, de ceux qui prennent tout ce qu'ils lisent au pied de la lettre, au premier degré, tel quel, tous ceux qui n'ont pas d'humour, qui estiment que leur croyance est supérieur à tout savoir.

     Les trois gamins me regardent gravement, comme si je venais d'inventer une nouvelle religion monothéiste.
- Bon, je vous donne un exemple, un mec, n'importe qui, prend un bouquin, n'importe lequel, ouvre une page au hasard et lit qu'il faut zigouiller tous ceux dont le prénom commence par un V. Et...
- Faut le faire tout de suite, monsieur ?
- Non, non, c'est juste un exemple. Où j'en étais, moi ? Ah oui, donc, le mec, il ne réfléchit pas, il zigouille tous les gens qui s'appellent Vincent, Vivien, Véronique, etc. Alors que le gars qui a écrit le livre, peut-être juste qu'au départ, il n'aimait pas son voisin, dont le prénom commençait par un V, et qu'il a noté ça, juste pour rigoler, se défouler, éviter le passage à l'acte. Après, à sa mort, un de ses potes a tout compris de travers et a établi en règle absolue : Buter tous les types dont le prénom commence par V. Vous comprenez ?
Je vois bien, à leur tête dévastée, qu'ils n'entravent que couic, alors, je cherche d'autres analogies, plus simples, plus parlantes :
- Ce serait la même chose si le gars avait écrit, je ne sais pas, moi : butez tous les gens qui portent des tee-shirts rouges, tous les imbéciles qui boivent de la bière sans alcool, tous les effrontés qui croient pouvoir contester ce que moi, j'affirme comme vrai. Enfin ! Vous voulez que je vous fasse un dessin ou quoi ?

     Et là, je sors un carnet et un crayon, ceux que j'ai toujours en poche pour écrire un poème ou dessiner un crobard. Et je commence à gribouiller. Quand ils voient ça, les trois gamins se lèvent d'un bond, me fixent comme si j'étais un démon échappé de l'Enfer. Celui de la Bibliothèque Nationale. Ils brandissent leur livre devant moi comme on se cache derrière un mur, comme on tire à la kalachnikov pour éviter toute contestation, toute réflexion poussée :
- Vade retro, satyre ! Satiriste ! 
 
     Incrédule, je déchire la page du carnet et leur tends. A la simple vue du dessin, les gamins s'enfuient en hurlant. Je les regarde déguerpir, une main toujours rivée au crayon, l'autre tenant celle de ma fille qui se gratte soudain furieusement les cheveux :
- Oh, Papa, je crois que j'ai encore attrapé des intégrismes plein la tête ! Je les sens qui grouillent ! C'est horrible !
- Ne t'inquiète pas, ma puce, je lui réponds, cogite deux secondes, fais vrombir ton cerveau à plein régime, pense avec ton cœur, le reste s'en ira au shampoing. Allez, viens ! Le temps d'empoigner mes sacs de bouquins et on leur court après. Ça va leur apprendre à réfléchir, à ces trois-là. Ah, ah, on n'a pas fini de lire avec eux !