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Littérature de comptoir Imprimer Envoyer

litterature de comptoir

     Le samedi matin, c'est plié, c'est médiathèque. Point. Pas marché, pas librairie, pas conservatoire, pas grasse matinée : médiathèque.

Du coup, comme elle n'ouvre qu'à 10h00, dès 9h00, je m'astique les coudes sur le zinc du Central avec Gustave et Maurice, mes vieux potes de bourlingue. Tous les samedis, c'est recta, on se répartit les boissons : Pour Gustave, le rouge ; pour Maurice, le blanc ; pour moi, le noir, bien bien serré, à s'étrangler la glotte. Et on cause, on cause, ça, on sait faire.

De tout, de rien, de la rentrée littéraire qui a lieu quatre fois par an. En septembre, bien sûr, mais aussi en décembre, pour les fêtes, en janvier, pour les étrennes, en juin, pour les vacances. 

 

     Quatre fois de trop. 

 

     Mon Maurice, lui, il a des avis très tranchés sur la question, il a déjà dévoré les six cent bouquins au programme en les picorant dans les librairies, attention les vraies, pas les revendeurs de conserves qui se font passer pour. Sa technique ? Au plus simple. La première phrase. Généralement, éliminés les errements du cœur, la recherche du secret de famille caché, de l'âme-soeur impossible à aimer, du crime improbable pourtant commis, on réduit qualitativement la sélection jusqu'à ne conserver qu'un ou deux titres à peine. « Pas de quoi remplir une liseuse », conclut Gustave, philosophe. « Une lectrice », corrige Maurice, qui a des lettres. « Tût, tût ! Une liseuse, je te dis. Tu sais, un de ces bouis-bouis à cristaux liquides, là, où on te fourre tous les machins que personne ne lit jamais mais qu'on prétend connaître et adorer, les romans de cape et d'épées, les feuilletons haletants, les grands classiques en huit volumes... Les Hugo, les Dumas, les Marc Levy... ». « Une sorte de placard à balais électronique, quoi » résume mon Maurice en éclusant son verre. Il fait signe à Stéphane de lui en resservir un autre, il hume le bouquet, il claque la langue, il pousse un peu la casquette vers l'arrière, il va causer pensif : « Oui, c'est bien beau tout ça, mais alors, dans les cas pratiques ? Je veux dire, comment tu fais, aux toilettes, avec ton machin, là, quand tu as une furieuse envie de lire ? Parce que, tu vois, quand tu veux tourner les pages, faut mettre les doigts sur l'écran... » Moi, j'avoue, je ne moufte pas, je pense juste avec un frisson d'angoisse et de honte à la liseuse n°5 qui me suit partout depuis trois semaines, du lit jusqu'à la salle-de-bains, comme un volume classique, ordinaire, en papier. Gustave, lui, ça le démonte pas : « Tu fais comme Henry Miller. » « Comment ? » « Ben, tu t'en fous, quoi. Tu lis aux chiottes, point barre. C'est le meilleur endroit du monde. Y'a que là que t'es peinard, que tu peux te plonger à l'aise dans l'action, que tu vis vraiment l'histoire ! »

 

     Et c'est là qu'un abîme de perplexité s'ouvre sous mes pieds. Je pense à ma chère médiathèque, à tous ses usagers qui défilent, et surtout à tous les livres exposés dans les rayonnages, plus ceux calfeutrés dans la réserve, et je m'exclame : « Mazette ! Mais alors, POTENTIELLEMENT tous les bouquins, UN JOUR OU L'AUTRE, ont pu atterrir sur les genoux d'un lecteur ! » « Ou d'une lectrice ! » s'esclaffe mon Maurice, canaille comme pas deux. « De toute manière » sentence Gustave en reluquant le fond de son verre de rouge, « de toute manière, tu n'emmènes pas N'IMPORTE quel livre aux gogues, attention ! Rien que de la crème, que le meilleur ! Le médiocre, c'est bon pour les étagères de déco, ou leur... comment ils appellent ça, déjà ? Leur scratch-boo... » « Scrap-booking », je précise en vidant mon kawa. « C'est ça, le scrap... ce que tu dégoises, là ! ».  « On dirait une maladie honteuse », ricane mon Maurice, et tous les trois de nous poiler. « Ouais, mais le pire, c'est qu'avec ce monde connecté dans lequel on marine, tout devient fade, médiocre, aseptisé. Tiens, c'est bien simple : bientôt on se servira de berlingot d'eau-de-javel comme marque-page ! ». 

 

     Ah, ce Maurice, y'en a pas deux comme lui. Y'a bien un petit jeunot qui a tenté de moderniser son fonds de commerce, mais franchement, ça vaut pas tripette de lapin. C'est même offensant. Passons.

 

     On en était là, à philosopher vent debout, quand c'est pile le moment ousque débarque Gaston. Gaston, le quatrième de la bande, un sacré lascar, une langue sur pattes, toujours à causer, toujours bon dernier, toujours à traîner avec Solange en achetant ses galettes au marché. Il s'installe au comptoir, bonhomme, et le voilà qui s'empare du journal et de la conversation : « Ah, ouais, lire aux chiottes, hein ?! Et les mecs qu'ont Ebola, comment ils font pour lire la rentrée littéraire sur tablette, alors ? ». Pas dégoûté, il nous assène ça entre deux crêpes au beurre qu'il trempe allègrement dans sa chicorée, il adore ça, la chicorée, Gaston, la chicorée Leroux, surtout. 

 

     Là, les trois autres, on se regarde tous en coin, l'air peiné. On avait pensé à tout, sauf à ça. Du coup, on a repris une tournée. Mais une petite, hein. Popop ! Le samedi, j'ai médiathèque, je vous ai dit ! Même en période de bactéries mal-placées.