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Summer of "happy hour" Imprimer Envoyer

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Les « blockbusters » mijotés à la testostérone et à l'ambre solaire, aussi longs qu'une permanence de prêt un mercredi après-midi, ça ne vaut pas un passage à la médiathèque l'été. Là, c'est deux heures et trois minutes de grand spectacle où tout peut arriver, selon la recette éprouvée des meilleurs scénaristes hollywoodiens.

00 : 00 : la scène d'ouverture : Plan large. Le hall, un début d'après-midi d'août. Un lecteur, de dos, se presse vers l'entrée, en
sueur à cause du cagnard implacable, de la surcharge pondérale et des livres coincés sous son bras.

00 : 05 : Le thème développé dans le film : Face caméra. Le lecteur déverse avec fracas son cabas sur le comptoir de retour et
assène, d'un ton victorieux, à la bibliothécaire de service : « Voilà, j'ai tout rendu ! ». « Vraiment ? » réplique la bibliothécaire. Et
soudain, on s'inquiète. Le Trésor Public a-t-il déjà été mis au courant des retards du lecteur ? Gros plan sur les yeux de la
bibliothécaire à la Lee Van Cleef. Contrechamp sur les mirettes du lecteur. On sent la tension qui monte.

00 : 17 : l'élément déclencheur : Plan américain. La bibliothécaire, trois-quart profil gauche, fait remarquer au lecteur que cette
année, en plus des chouettes sacs-surprises, c'est prêt illimité à la médiathèque. Vidange des rayonnages. Ventilation des réserves.
Open bar littéraire, quoi. « Mais seulement pour trois semaines, et jusqu'à la fin de l'été... » précise-t-elle. Attention.

00 : 20 : l'exposition : Contre-plongée, puis travelling enchaîné. Figé devant le comptoir des retours, le héros prend soudain
conscience avec stupeur qu'alors, tout est permis. On peut dévaliser littéralement la médiathèque, empiler les livres, les dévédés,
les cédés, les magazines SUR UNE SEULE CARTE. La menace rôde. On frémit un tantinet.

00 : 21 : Tergiversation : Gros plan à la Clint Eastwood sur les yeux du lecteur. On lit l'angoisse. On devine ses pensées. Une
goutte de sueur dévale sa tempe. On tremble pour lui. Par quel rayon commencer, quelle direction prendre ? Les revues, les
bandes-dessinées, les documentaires adultes ? L'étage pour les albums jeunesse ? Aurait-il le temps de se saisir avant tout le
monde des nouveautés mises à la disposition du public ? Pourra-t-il mettre la main sur les coups de coeur des autres lecteurs
avant eux ? Devra-t-il se battre pour la collection complète des Largo Winch, dont il ne comprend jamais l'intrigue, même au
bout de quinze lectures, alors que l'histoire est toujours la même ? Le suspens est atroce.

00 : 28 : début de l'aventure : Face caméra. Le héros se rue sur le présentoir des livres et s'empare fiévreusement du dernier
James Ellroy. Sa main tremble de désir et de honte refoulée. Dans la salle de ciné, on se cramponne aux accoudoirs. On voit déjà
que le mal est à l'action, que les désirs les plus veules de possession sont en oeuvre, que le maléfice se diffuse dans la cervelle du
lecteur inconscient, encore, du danger qui le menace.

00 : 34 : l'intrigue secondaire : Plan large. Au détour du rayon dévédé, le lecteur percute par hasard son chef de bureau qui lui
demande si ça tient toujours pour venir grailler la bouillabaisse du dimanche à la maison.

00 : 40 : Cocktail d'action et d'humour : « Ah, ben, non, dimanche, pas possible, j'ai appendicite aiguë ! » lance nonchalamment
notre lecteur en s'éclipsant par l'escalier en colimaçon dissimulé derrière le rayon « romans ados ».

00 : 57 : Le noeud central : Plan d'ensemble, puis long travelling avant jusqu'au héros. Le voilà coincé à l'étage, sans doute talonné
par son patron qui n'a pas saisi l'enjeu, ce qui se trame ici : Tout est disponible. Le casse du siècle. On peut tout emprunter, et
en grosse quantité. Des séries entières. Des tonnes de cédés. Mais trois semaines suffiront-elles pour assécher cet océan de
lecture ? Et si le lecteur était submergé par ce tsunami déferlant de culture ? S'il s'y noyait ?

01 : 11 : Une fausse victoire : Gros plan à nouveau sur le lecteur radieux, qui vient de mettre la main sur la série complète des
aventures des Tuniques Bleues, chez Dupuis. Plus de 6o bouquins ! Raaah, non, il manque le tome 20 !

01 : 15 : « C'est la fin ! » : Plan d'ensemble. Le lecteur commence à enfourner tout ce qui lui tombe sous la main dans ses sacs, y
compris les comptines pour bébés, alors qu'il n'a pas d'enfants. On sombre lentement dans la démence, le mal semble gagner.

01 : 20 : « Tout est fichu ! » : Plan américain. Les sacs vont exploser sous la pression des documents, et notre héros réalise
soudain qu'il est perdu. Il ne peut plus s'arrêter de piocher des livres dans les rayonnages. Il est littérairement fichu.

01 : 27 : Réunion des deux intrigues : Soudain déboule le patron, qui vient seulement de saisir la blague de 00 : 40. Tout sourire,
il assure au héros qu'il veut repartir avec lui sur un nouveau pied et reçoit un des sacs sur l'autre.

01 : 47 : le « Bouquet final » : Scène de poursuite se terminant en plongée spectaculaire sur le bureau de prêt. Le lecteur soudain
pressé passe en vrac tous ses documents et s'esquive vite fait trois heures plus tard.

02 : 03 : La dernière scène : Ployant sous son fardeau, le héros fourbu, souriant d'un air niais, rampe jusqu'à son véhicule,
conscient d'avoir remporté une nouvelle victoire contre l'ignorance et les nuits d'insomnie. Il ne mettra plus les pieds dehors
pendant au moins six mois jusqu'à temps que les huissiers ne viennent saisir les meubles. Sa vie deviendra un enfer continuel et
il terminera à la rue sans un sou, ni une carte de prêt, sans rien. Ah ben merci, le prêt illimité ! Franchement, quelle idée
géniale !