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Promis, je te le rends rapidement !!! Imprimer Envoyer

 63 ans de retard

     L'autre jour, anecdote au détour d'une page de journal, une retraitée britannique a rendu son livre empruntée à la bibliothèque de son lycée après plus de 63 ans de prêt ! 63 ans ! Le bouquin en question, c'est Voyage avec un âne dans les Cévennes, de Robert Louis Stevenson. Tellement captivant que, c'est bien simple, plus aucune bibliothèque ne le possède encore. Comme quoi, mine de rien, par prévoyance, cette lectrice a sauvé la littérature mondiale en conservant par-devers elle un chef d’œuvre qui, sinon, aurait sombré dans les fosses marines de l'Histoire.

 

     Dans le même ordre d'idées, on se souviendra de La Princesse de Clèves, ramené à la vie littéraire par un type qui fut président, paraît-il. Qui lisait encore Madame de La Fayette de nos jours, à part quelques érudits dispersés dans mon genre ! Hein ? Bref, pas de pénalité pour l'anglaise retraitée et ex-lycéenne étourdie, pas le genre du bahut, même si la suite de l'article concluait que l'heureux possesseur d'un autre ouvrage publique rapporté avec seulement 47 ans de retard à Kewanee, dans l'Illinois, avait écopé, lui, d'une amende magistrale de 345,14 dollars. On comprend mieux pourquoi certains lecteurs perdent bêtement des livres, et les explications calamiteuses qu'ils accumulent pour tenter de se dédouaner vis à vis des bibliothécaires de service au bureau de prêt, quelque chose du style : « Non, mais je vous assure, je l'avais posé près de la machine à laver, là, sur la pile de linge à repasser, bon, je ne repasse pas souvent, alors, il aurait dû se trouver là, je vous assure, sur la pile, mais ma fille, ma fille, faut le reconnaître, elle est très maladroite, alors ma fille, elle a voulu prendre son pyjama, celui que je voulais repasser pour la soirée « pyjama », justement, à la médiathèque de Rieux, qui a eu un franc succès d'ailleurs, j'ai lu ça dans le journal l'autre jour, et donc, ma fille, oui, ma fille, elle a tiré, hein, elle a tiré sur la pile, parce que le pyjama était tout en dessous, alors, forcément, forcément, le livre, il est tombé dans la gamelle d'eau du chien, pleine d'eau, elle était la gamelle, forcément, bon, hein, le livre, il était mouillé, la couverture, tout, les pages, tout, tout, alors, moi, je me suis énervée, je lui ai dit à ma fille, de quoi on va avoir l'air, je l'ai séché comme j'ai pu, le livre, hein, pas ma fille, et puis voilà, c'est bête, il est resté dans le sèche-linge ! Mais quelle idiote, je fais ! A propos, je peux prendre ce document en plus ? C'est pas pour moi, c'est pour ma fille, vous seriez bien aimable... ». Celles et ceux qui ont vécu cette scène, et la vivent encore au quotidien, dans leurs, parfois, fastidieuses tâches d'accueil du public, compatiront.
   

     C'est sûr, un bouquin, surtout un bouquin qu'on a aimé, un de ceux du « Prix des Lecteurs », par exemple, pour qui on a voté en premier, qu'on a porté pendant des mois pour que d'autres le lisent aussi, qu'on ne considère plus comme un ramassis de mots sous couverture rigide, mais comme un véritable ami, presque un confident, un bouquin de cette sorte, on a du mal à le rendre. C'est compréhensible, c'est humain. On le dépose, là, sur la banque de retour, tout retourné, mal à aise, vaguement nerveux. On se quitte comme on quitte des amis de passage, croisés sur une plage toute une saison, dans les petits villages de l'arrière-pays, au détour des marchés locaux. On sait qu'on se retrouvera au hasard des rayonnages, mais ce ne sera plus pareil, le charme aura passé, on se saluera de loin en loin, on se sourira même peut-être, mais on ne se lira plus comme avant, comme quand chaque ligne, on aurait pu l'écrire tant elle nous parlait, à nous, à nous uniquement. Alors, moi, je comprends, je comprends, 63 ans de prêt, je comprends. D'ailleurs, si ça fait pas trente ans que j'ai pieusement planqué sous mon oreiller le Discours de la Méthode de Descartes, chipé au lycée pour les épreuves du bac ! C'est bien simple, je cogite encore !